Falsification – Journée d’études 2025 des doctorants de SIRICE

Type d'appel : Communication

Journée d’études des doctorants de l’UMR SIRICE

 

mercredi 26 novembre 2025 à 9h00

Auditorium 250 du Centre des colloques du Campus Condorcet (Aubervilliers)  

 

Le point de départ du dernier ouvrage de l’historien Paul Bertrand – Forger le faux. Les usages de l’écrit au Moyen Âge (Seuil, 2025) – est le constat « d’une corrélation, ou du moins d’un lien, entre la révolution de l’écrit du XIIe et [celle] du XXIe siècle », révolution qui a entraîné dans les deux cas un essor des falsifications. Concernant le troisième millénaire, cette accélération a franchi une étape supplémentaire depuis la pandémie de covid-19 en 2020. Un retour historique nous apparaît donc nécessaire concernant notre époque contemporaine, afin d’analyser la prolifération des faux aux XIXe et XXe siècles, marqués par l’essor de nouvelles techniques de médiatisation. Plus qu’un examen théorique, nous invitons à l’étude des processus concrets et matériels qui conduisent à l’élaboration de faux. 

La falsification est l’acte de modifier délibérément quelque chose dans le but de tromper, ce qui s’apparente à un truquage ou à une supercherie. La modification peut être une altération ou une dénaturation, par exemple une idée, un texte ou encore une identité. Le faux constitue le résultat de la falsification. Dans l’introduction de leur ouvrage Faux et usage de faux, Philippe Blaudeau et Véronique Sarrazin soulignent la validité de cette définition dans de nombreuses langues, qu’il s’agisse de l’anglais avec les termes forgery ou falsification, ou de l’allemand Fälschung qui désigne la contrefaçon. Tous ces termes viennent du latin fabrica, qui signifie l’atelier. 

Dans de nombreuses disciplines, la falsification est un objet d’étude récurrent, en particulier en sociologie, en droit et en histoire de l’art. En histoire, ce thème a été principalement étudié par les historiens modernistes, à la suite d’Anthony Grafton et de l’ouvrage collectif d’Olivier Poncet Juger le faux (Moyen Âge – Temps modernes), et médiévistes, notamment dans le cadre de deux récentes publications. En histoire contemporaine, il s’agit moins souvent d’un objet d’étude en soi, même si quelques travaux collectifs ont été publiés, notamment un numéro de la revue Extrême-Orient Extrême-Occident dirigé par Emmanuel Poisson, que d’un angle d’analyse, utilisé par exemple pour proposer une relecture de l’apparition d’un nouveau régime de vérité pendant la Grande Guerre ou encore la Russie de Vladimir Poutine et sa politique extérieure. Il n’y a pas de synthèse en histoire contemporaine sur la falsification. La journée d’étude « Falsification » invite donc à étudier ce phénomène à l’époque contemporaine, toutes aires géographiques confondues. Constatant l’actualité de cette thématique pour la période contemporaine, nous invitons les contributrices et les contributeurs à se centrer sur l’histoire contemporaine et à s’interroger sur les conditions, les causes et les conséquences de la production des faux. 

  • Axe 1 : Fabriques du faux

Qui fabrique le faux ? Il s’agit tout d’abord d’anonymes, restés dans l’ombre ou bien devenus célèbres, souvent après la fin de leurs activités, comme Adolfo Kaminsky, initialement ouvrier dans une teinturerie et qui a exercé une activité de faussaire pendant plusieurs décennies. Il a fabriqué de faux papiers pendant la Seconde Guerre mondiale pour sauver des personnes juives, puis, après la fin de la guerre, pour aider des militantes algériennes, des déserteurs américains ou encore des républicains espagnols. Son engagement n’a été qu’assez récemment rendu public grâce à la biographie écrite par sa fille Sarah Kaminksy. Ainsi, l’activité de faussaire peut être individuelle, réalisée par un expert ou un amateur, mais aussi s’inscrire dans des réseaux, comme celui de la Résistance. 

Chaque processus de falsification implique des pratiques différentes : fabriquer de faux documents, transformer des photographies ou encore truffer des sites archéologiques. Ainsi, au Japon, une affaire de falsification de sites archéologiques a été révélée en 2000 : le vice- directeur du Centre de recherche sur la culture paléolithique du Tôhoku, Fujimura Shinichi, réalisait des truffages systématiques depuis 1976, voire falsifiait intégralement certains sites, par exemple en déposant des outils en pierre qu’il prétendait découvrir le lendemain. On peut également examiner les pratiques visant la « falsification corporelle », par exemple dans le but de reconstruire une virginité : l’anthropologue Trọng Hiếu Đinh a ainsi montré que l’hyménoplastie, un acte constituant à réparer l’hymen, est connue au Viêt Nam dès le XIXe siècle et se répand grâce à des modes d’emploi diffusés dans la presse locale. 

L’étude des falsifications implique en outre de prendre en compte la matérialité des processus et les savoirs utilisés. De nombreuses techniques peuvent être décrites : ainsi, David King, historien de la photographie, a analysé dans un ouvrage réédité récemment les photomontages réalisés par des laborantins sur ordre de Staline afin de faire disparaître les victimes du régime soviétique et d’effacer leur mémoire. Pour cela, les techniciens s’aidaient des aérographes, c’est-à-dire de pistolets à peinture miniature, ou noircissaient les visages à l’encre, quand le rythme des purges devenait trop frénétique. 

  • Axe 2 : Finalités de la falsification, de l’individu aux régimes politiques

La falsification peut exprimer la capacité d’action des individus pour échapper aux dangers (conscription, arrestation, déportation, etc.) ou à la mort.

Elle conduit à se construire une nouvelle identité dans la clandestinité. Certains modifient leur nom, leur date de naissance ou bien leur identité de genre. Ainsi, Fabrice Virgili et Danièle Voldman ont reconstitué à partir de documents de police relatant un meurtre la trajectoire de Paul Grappe, devenu à partir de 1915 Suzanne Landgard afin d’échapper à la guerre. Ils ont montré que le travestissement apparaissait comme la solution la plus pertinente pour le jeune homme, en raison de sa petite taille et de la finesse de ses traits. Celui-ci adopte de nombreux codes féminins afin de modifier son apparence : il porte des tailleurs, s’épile, et exerce même un métier féminin en travaillant comme façonneuse de bretelles à domicile.

En outre, la falsification a bien souvent des motivations économiques, les faussaires ayant en effet comme objectif premier de s’enrichir. C’est le cas par exemple de Denis Vrain- Lucas, surnommé le « Balzac du faux ». En 1861, il propose au mathématicien Michel Chasles d’acheter des documents que lui aurait confiés un prétendu comte ; ces documents auraient été écrits par Platon, Vercingétorix, Cléopâtre, Marie-Madeleine, Lazare, Charles Martel, Charlemagne et bien d’autres. Finalement, environ 27 000 fausses lettres ont été réalisées et vendues pendant plusieurs années, pour la somme mirobolante de 140 000 francs-or. 

Les faux peuvent être aussi produits pour des raisons idéologiques ou politiques, par exemple afin d’inciter un pays ou une population à entrer en guerre. Il en va ainsi de l’affaire des couveuses au Koweït : en octobre 1990, un faux témoignage, selon lequel des soldats irakiens auraient arraché des bébés de couveuses, est produit afin de convaincre l’opinion publique américaine d’intervenir dans ce petit pays du Moyen-Orient envahi par Saddam Hussein. Mais la jeune femme qui témoigne était en réalité la fille de l’ambassadeur du Koweït à Washington et ses propos avaient été préparés par une agence de communication Rendon Group, liée au Pentagone. 

  • Axe 3 : D’une simple supercherie à la transformation de la société : les multiples conséquences de la falsification

Enfin, il est pertinent d’étudier les conséquences des falsifications, qui peuvent être circonscrites aux quelques personnes concernées par la supercherie, mais aussi bien plus diverses et bien plus graves. La falsification est bien souvent réprimée et punie. Dès le Moyen Âge, les coupables de faux monnayage prennent le risque d’être bannis, d’avoir la main ou l’oreille coupée, les yeux crevés, d’être pendus, décapités ou même plongés dans l’eau bouillante. Au XXe siècle, l’amende et la prison constituent les châtiments les plus courants. 

Le faux est d’autant plus sévèrement puni qu’il porte sur des productions de valeur, telles que les œuvres d’art. Ainsi, en 2011, Wolfang et Hélène Belttrachi sont condamnés respectivement à six et quatre ans de prison par la justice allemande pour avoir produit pendant plusieurs décennies des centaines de faux tableaux dans le style de Picasso, Gauguin ou encore Monet et pour les avoir signés des noms de ces grands artistes. Les époux doivent également rembourser 20 millions d’euros aux acheteurs trompés. L’étude des falsifications permet donc de mieux comprendre le système des normes et des lois d’une société. 

Outre les conséquences individuelles, une falsification peut contribuer aux divisions entre groupes sociaux et, du fait d’une forte diffusion, alimenter la défiance à l’égard de certains d’entre eux. Un cas célèbre est celui des « Protocoles des sages de Sion » : en août 1921, le Times publie une série d’articles, souvent considérée comme l’ancêtre du « fact- cheking », démontrant l’inauthenticité de ce livret qui prétend prouver l’existence d’un complot juif mondial et qui alimente l’antisémitisme dans les sociétés occidentales. Mais celui- ci reste pour de nombreuses années une référence dans ces sociétés, notamment en Allemagne : Hitler l’évoque régulièrement dans ses discours dès 1921 et le NSDAP le cite dans ses tracts, parfois tirés à 50 000 exemplaires. Ce livret continue à être diffusé pendant et après la Seconde Guerre mondiale et circule toujours aujourd’hui, notamment dans les sphères conspirationnistes depuis la pandémie de covid-19. Ainsi, un faux peut toujours être considéré comme vrai alors même que son authenticité a été remise en cause. 

Enfin, dans certains cas, la fabrique d’un faux entraîne des conséquences profondes, fracturant une société. C’est le cas notamment de l’affaire Dreyfus, une affaire d’État impliquant un capitaine juif d’origine alsacienne, condamné fin 1894 sur la base de faux documents et finalement innocenté en 1906. La publication le 13 janvier 1898 du célèbre article « J’accuse… ! » d’Émile Zola dans L’Aurore met en lumière l’innocence du capitaine, que le gouvernement tente de dissimuler, et constitue le coup d’envoi de la mobilisation des dreyfusards. Par la suite, on constate une polarisation de la société française entre dreyfusards et antidreyfusards, tandis que l’affaire bouleverse le rapport de la population à la République, à l’armée, ainsi qu’à la raison d’État, tout en s’insinuant largement dans les vies privées. Elle révèle et intensifie l’antisémitisme en France, déjà présent auparavant, comme le montre le succès de La France juive d’Édouard Drumont, publié en 1886. Cet exemple montre qu’une falsification peut, pour reprendre les mots de Madeleine Rebérioux, révéler « l’impossibilité du consensus national ». 

Comité scientifique : Alya Aglan (Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Olivier Dard (Sorbonne Université), Hélène Harter (Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Christina Wu (Paris 1 Panthéon-Sorbonne) 

Comité d’organisation : Adeline Afonso (Sorbonne Université), Laure Bouglé-Bal dit Sollier (Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Charlène Fudaly (Paris 1 Panthéon-Sorbonne), Elisa Steier (Sorbonne Université) et Paul-Antoine Tugayé (Sorbonne Université) 

Modalités de soumission : les doctorants et post-doctorants souhaitant intervenir lors de cette journée d’étude doivent envoyer à l’adresse jesirice2025@gmail.com avant le 6 octobre 2025 : 

– leurs coordonnées (courriel et téléphone), 
– le titre de la communication, 
– une proposition de communication d’environ 500 mots indiquant les sources et les méthodes utilisées, 
– les cinq principales références bibliographiques, 
– une brève présentation de leur parcours universitaire (quatre lignes maximum). 

 

 

 

Date : 06/10/2025 12:00 am
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