The Ukrainian Experiment : State Building in Practices (1917-1922)

Date : Lundi, 11 décembre, 2017 - 17:00

Axe(s) de recherche : 4. Temps, traces et territoires de guerre

Participant.e : François-Xavier Nérard

Adresse : 8, rue du Parc Royal, 75003 Paris, France
Présentation :

Entre la Révolution française de 1789 et la Révolution russe de 1905, la révolte sociale et la guerre apparaissent comme des conditions préalables à la création d’une nation [1]. En Europe de l’Est, où la Grande Guerre a donné lieu à une multitude de conflits secondaires à partir de la fin de 1917, les deux idées, devenues des revendications politiques majeures au cours du long XIXe siècle, à savoir la révolution sociale et la construction de la nation, ont gagné et mobilisé les masses. Dès lors, la révolution bolchevique semble mettre un terme à cette trilogie révolution-guerre-nation dans la mesure où elle vise non seulement à briser les chaînes du système impérial, mais aussi à transgresser et à dépasser les frontières des communautés nationales. Les mouvements nationaux considèrent, eux, le communisme dans son essence même comme une menace mortelle à leur cause. L’image d’une bataille eschatologique – telle qu’elle est incarnée par la guerre polono-soviétique de 1919/20 – a ainsi dominé la propagande bolchevique et nationaliste de l’époque [2].

Il n’est donc pas surprenant que l’historiographie ait choisi, jusqu’à peu, de penser la réorganisation totale de l’Europe centrale et orientale pendant et après la Première Guerre mondiale en se fondant sur les lignes de front qui semblent séparer les révolutionnaires nationaux et sociaux et en partant du postulat que leurs objectifs respectifs sont inconciliables. Peter Gatrell et Nick Baron ont été parmi les premiers à remettre en question cette dichotomie, en affirmant, il y a plus d’une décennie: « Il est tout à fait juste de se concentrer, d’une part, sur les aspects contingents et conflictuels de la formation de l’État soviétique (notamment par rapport aux territoires ukrainien, biélorusse et autres pays périphériques) et, d’autre part, sur les moyens par lesquels les États nouvellement indépendants de l’Europe de l’Est ont établi et consolidé leur pouvoir. Il est également pertinent de se demander dans quelle mesure les historiens doivent faire la distinction entre les processus de construction nationale dans les États « en cours de nationalisation » de l’Europe de l’Est et l’État soviétique « en révolution » [3]. Récemment, d’autres historiens se sont inscrits dans ce courant de pensée. Leurs recherches démontrent qu’en réalité, dans leur lutte pour la prédominance, les révolutions nationales et sociales de 1917-1922 étaient non seulement interconnectées, mais mélangées les unes aux autres, et ont engendré des alliances hybrides de courte durée qui, avec le recul, interdisent toute classification claire, pourtant recherchée par les discours nationaux ou sociaux. [4] Cette ambiguïté est largement due au fait que la construction de l’État en pratique diffère de la construction dans les discours.

L’expérience ukrainienne entre 1917 et 1922 est un exemple emblématique de construction de l’État en pratique, dans un contexte de guerre et de guerre civile. Elle a été à l’origine d’une variété de structures étatiques éphémères : un Conseil central « pan-ukrainien » (la Rada), une République Populaire, une République Populaire des Soviets, un État fantôche Ukrainien (Hetmanate) à la merci des Puissances centrales et un gouvernement ukrainien en exil à Paris. Finalement, Varsovie et Moscou se partagèrent brutalement l’Ukraine, incorporant la partie occidentale (l’ancienne province autrichienne de Galice) dans la deuxième République polonaise et la partie orientale dans la Russie bolchevique.

Néanmoins, comme Sery Yekelchyk l’a fort bien montré, « l’État ukrainien avait une réelle importance. Pour la première fois dans l’histoire moderne, les Ukrainiens orientaux avaient une entité territoriale avec des frontières correspondant étroitement aux limites ethniques de la présence ukrainienne. Partie de l’Union soviétique, la république ukrainienne a fourni une patrie nationale symbolique pour des générations d’Ukrainiens soviétiques »[6]. Ainsi, l’ambiguïté de l’État nationalisateur et soviétisant a prévalu même après la consolidation de l’Europe centrale et orientale d’après-guerre.

En s’appuyant sur l’Ukraine comme étude de cas, la journée d’études s’interrogera d’abord sur la conception traditionnelle de la construction de l’Etat dans le sillage de la Grande Guerre, poursuivie par des militants nationalistes ou socialistes. Elle éclairera notamment la zone grise de la négociation, de la coopération et de l’interdépendance de ces deux grands mouvements de l’époque. Ce faisant, elle se concentrera moins sur les dirigeants politiques ou militaires que sur les élites bureaucratiques qui ont été chargées de mettre application la théorie de ces constructions étatiques. Elle abordera ensuite la question des guerres civiles, décor commun à l’ensemble de l’Europe centrale et de la Russie post-impériale dans leur processus de construction étatique et s’interrogera, dans le cas ukrainien, sur la violence paramilitaire des armées blanche et rouge contre les civils – notamment les juifs – comme caractéristique constitutive commune des différentes tentatives de construction de l’État.