Théologie politique – Sécularisation – Laïcité
Date : Lundi, 25 novembre, 2024 - 13:00
Axe(s) de recherche : 2. Pratiques et cultures politiques
Participant.e.s : Bérénice Palaric, Léa Barbisan
Ces dernières années, le « théologico-politique » est en vogue chez les philosophes et théoriciens du politique. Cet engouement peut être en partie expliqué par le renforcement des autoritarismes et des fondamentalismes, ainsi que par le déclin concomitant du « grand récit » évolutionniste et eurocentriste sur « la » sécularisation ou « la » modernité. Mais il témoigne aussi probablement d’un brouillage des repères idéologiques qui fait suite au démantèlement du bloc soviétique et à l’effondrement du marxisme, d’une part, à la dissipation de la croyance selon laquelle l’histoire moderne aurait touché à sa « fin » avec la « victoire » du capitalisme et de la démocratie libérale, d’autre part ; brouillage qui ne devrait que se renforcer à l’heure de l’anthropocène.
Le théologico-politique, forme discursive qui a recours d’une manière ou d’une autre à une instance transcendante pour penser l’ordre politique et l’histoire, partage une série de questions avec la « philosophie politique », notamment sur les fondements de l’autorité et les sources de la légitimité. Mais il entretient aussi une relation de concurrence avec celle-ci. Cela donne lieu à un ensemble de controverses : tandis que certains proposent aujourd’hui de retracer une ligne de démarcation nette entre « raison » et « foi », « philosophie politique » et « théologie politique », en cherchant à les opposer, comme c’est le cas par exemple chez Heinrich Meier (qui pense s’inscrire par là dans les pas de Leo Strauss), d’autres tentent en revanche de reconfigurer en termes « théologico-politiques » les débats philosophico-politiques contemporains. Un des enjeux de ce séminaire pluriannuel est justement de comprendre ce que le « langage » théologico-politique « fait » aux grandes questions de la philosophie politique… et inversement.
Par delà la forme du discours théologico-politique et son mode de problématisation, nous voulons également explorer dans ce séminaire sa richesse intrinsèque. De la même manière qu’il n’y a pas de « pensée unique » en philosophie politique, « la » théologie politique ou « le » théorème de la sécularisation n’existent pas. En effet, le « théologico-politique » ne renvoie pas à une seule doctrine (par exemple, celle de Carl Schmitt) ou à une seule constellation historique (par exemple, l’entre-deux-guerres ou l’immédiat après-guerre), mais à une pluralité de contextes : il est ainsi ouvert à de nombreuses articulations philosophiques, sociologiques et théologiques, qui ne vont pas dans la même direction et, souvent, s’opposent.
Nombre de débats sur la théologie politique et la sécularisation ont été reconstruits par Jean-Claude Monod dans La querelle de la sécularisation (2002), dont le parcours commence avec la philosophie de Hegel et s’achève avec La légitimité des temps modernes (1966) de Hans Blumenberg. Nous voulons dans ce séminaire reprendre la discussion qui est menée dans cet ouvrage, mais aussi la poursuivre en l’élargissant dans un double sens : d’abord en nous intéressant à la « suite » de la querelle allemande sur la sécularisation et la théologie politique, après les années 1960, en incluant les apports de la discussion anglo-saxonne sur le « sécularisme » ; puis en nous penchant sur la question théologico-politique telle qu’elle se pose au moins depuis les années 1980 en France, sous la forme du conflit d’interprétations autour du sens de la « laïcité », indissociable des débats sur le républicanisme. Une des idées originales de ce séminaire pluriannuel est ainsi de vouloir relier, dans une perspective philosophique et historique, des controverses qui sont souvent séparées les unes des autres : la question de la théologie politique (« avec », « contre » et « au-delà de » Carl Schmitt), la querelle « allemande » de la sécularisation, et enfin le conflit d’interprétation « français » autour de la laïcité.
Nous sommes conscients que ces différentes problématiques ne peuvent pas être abordées de front en même temps. On commencera ainsi par travailler sur la notion de « théologie politique », telle qu’elle est mobilisée aux XXe et XXIe siècles. Les premières séances, qui ont eu lieu lors du second semestre de l’année universitaire 2023/2024, ont été consacrées aux différentes controverses suscitées par les usages de ce concept chez Carl Schmitt, dont l’œuvre fournit aujourd’hui encore les coordonnées au sein desquels la question théologico-politique est discutée en théorie et philosophie politique. Nous avons souhaité nous pencher sur trois blocs de questions, qui correspondent à chaque fois à une controverse spécifique autour de l’héritage de la théologie politique schmittienne : le concept moderne de souveraineté est-il impensable sans une « théologie politique » ? En quoi la théologie politique de Schmitt est-elle « chrétienne » ? Toute théologie politique signifie-t-elle nécessairement un parti pris pour l’autoritarisme ?
Séance 2 (lundi 25 novembre 2024, 14h-16h) – « Tyrannie des valeurs », « ordre des valeurs » et re-sacralisation de l’État moderne
Introduction : Bruno Godefroy (U. de Tours)
Lectures principales :
– Carl Schmitt, Die Tyrannei der Werte / La Tyrannie des valeurs, Introduction (FR : pp. 210-226 / ALL : pp. 9-34)
– Gustav Radbruch, « Unrecht und übergesetzliches Recht » / « Injustice légale et droit supralégal », Süddeutsche Juristenzeitung, 1946/5
– Mathilde Philip-Gay, « Les valeurs de la République », in Blachèr Philippe, La Constitution de la Vème République : 60 ans d’application (1958-2018), Paris, LGDJ, 2018
Lectures complémentaires :
– Carl Schmitt, La Tyrannie des valeurs, Texte principal (FR : pp. 226-237 / ALL : pp. 35-55)
– Christoph Schönberger, Postface à Die Tyrannei der Werte (ALL : pp. 57-91)
– Ernst-Wolfgang Böckenförde, « Zur Kritik der Wertbegründung des Rechts » / « Pour une critique de la fondation axiologique du droit », in Recht, Staat, Freiheit, Frankfurt/M., Suhrkamp, 1991
Les textes discutés sont téléchargeables en allant sur ce lien : https://drive.google.com/drive/folders/1VT2yup4qLcfIMjnQCMW6bb1KfHoAG3hZ?usp=sharing
Si vous ne pouvez pas vous rendre à l’IHA, vous pouvez également suivre les séances en ligne au lien suivant :
https://maxweberstiftung.zoom-x.de/j/69533520002?pwd=aK4sf02o8EgUk1sRKSYqCobs5tFo4M.1
Meeting-ID: 695 3352 0002
Kenncode: 954890


