Pierre Arnoux
Date d'inscription en thèse : 09/2025
Directeur de recherche de la thèse : Olivier Forcade
Axe(s) de recherche : 1. Relations internationales, espaces et mondialisations, 2. Pratiques et cultures politiques
Le renseignement dans l'Italie autrichienne, du Congrès de Vienne à la troisième guerre d'indépendance italienne (1815-1866), sous la direction d'Olivier Forcade et d'Aurélien Lignereux
« Vous voyez en moi le ministre en chef de la Police en Europe » déclare Metternich en 1817 au ministre plénipotentiaire de France à Turin. Il est admis que, dans le processus chaotique de structuration et d’expansion des services de renseignement au XIXe siècle, l’Autriche tire son épingle du jeu : moins paranoïaque et désinformée que ses voisins (L. Di Fiore, E. Abigente (dir.), Spies in European Culture, 1815-1914, 2025 ; B. De Graaf et al. (dir.), Securing Europe after Napoleon. 1815 and the New European Security Culture, 2019, pour citer deux ouvrages collectifs importants), elle s’appuie à la fois sur le réseau diplomatique et sur une police formée et disciplinée. En Italie, les deux directions générales de police de Milan et Venise sont bien plus que des organes de surveillance : instruments de gouvernement, elles pallient les lenteurs administratives et servent de courroie de transmission entre le terrain et la capitale viennoise.
L’efficacité du renseignement autrichien est évaluée à travers ses moyens administratifs et humains. Alors que des cadres napoléoniens sont conservés et adaptés par le nouveau pouvoir, Marco Meriggi (Il regno lombardo-veneto, 1987) évoque le passage d’une police « artisanale », empirique, à un système raffiné et méthodique, parfois interlocuteur direct du corps politique et diplomatique. La police se détache de ses anciens fonctionnaires lombards pour se composer peu à peu d’Italiens « de l’Empire » (Tridentins, Triestins), qui maîtrisent l’allemand et les codes du pouvoir impérial. Cette caractéristique alimente une image qu’il convient de discuter sans la rejeter a priori : celle d’un appareil de surveillance étranger coiffant tout l’appareil administratif lombardo-vénitien, sous couvert d’identification des suspects politiques. Cette police, avec ses listes de noms et ses tableaux de fonctionnaires classés selon leur degré de libéralisme, donne l’impression d’un « renseignement pour le renseignement », détaché de la politique active. Si les techniques policières (interception, signalement, censure) ont certainement permis de cerner des suspects, leurs capacités à identifier sans les exagérer des réseaux « carbonari » puis mazziniens, et à les combattre, reste à juger.
L’enquête privilégie le renseignement policier mais des enjeux plus larges l’animent. D’une part, la police politique agit au-delà de ses frontières, et se pense dans un espace européen de la révolution et de l’exil, où Paris, Bruxelles et Londres sont au même titre que Brescia et Pavie des terrains d’action. D’autre part, l’Italie autrichienne déborde la stricte souveraineté d’un royaume lombardo-vénitien déjà sans unité ni autonomie : duchés voisins, alliés ambivalents, zones surveillées d’Italie centrale constituent autant de marges où l’information circule et se transforme en levier diplomatique. Ce choix d’échelle permet d’interroger un « impérialisme par le renseignement » : en tenant à l’œil les réseaux révolutionnaires pour le compte des États de 1815, Vienne accroît son influence sur des partenaires dont il faut analyser les marges de manœuvre en matière de renseignement. Enfin, il est nécessaire d’examiner la présence des États voisins dans cet espace pour vérifier les informations recueillies par l’Autriche sur eux : l’étude des objectifs et moyens des réseaux diplomatiques et consulaires français et sarde, voire britannique et russe, invite à se poser la question des politiques italiennes de ces États dans l’espace autrichien, si elles existent avant 1848.
La thèse interroge pour finir l’articulation entre renseignement civil et militaire. Dans le premier XIXe siècle, l’armée dépend largement des informations fournies par la police et la diplomatie. La création de l’Evidenzbureau en 1850 marque un tournant : elle institutionnalise le renseignement militaire dans un contexte d’occupation de l’Italie après 1848-1849. Ce développement pose la question d’un rééquilibrage, voire d’une concurrence, entre acteurs du renseignement.


