Sonia Rabahi
Date d'inscription en thèse : 12/2024
Directeur de recherche de la thèse : Hélène Harter
Les chants de travail des prisonniers dans le Sud des Etats-Unis de 1865-1947.
La thèse de "la cause perdue", présentée par William Dunning dans son ouvrage Reconstruction, Political and Economic, 1865-1877 (1907), a eu une influence durable sur l’historiographie américaine. Elle soutenait que les Noirs étaient incapables de participer à la vie politique et constituaient une menace pour les Blancs, justifiant ainsi la ségrégation comme seule option viable. W.E.B. Du Bois, dans Black Reconstruction (1935), fut le premier à contester cette thèse en intégrant les Afro-Américains dans la dynamique économique du Sud. Ce n’est qu’avec America’s Unfinished Revolution d’Eric Foner (1988) que la thèse de Dunning a été entièrement déconstruite.
L’ouvrage de Foner a ainsi ouvert la voie à de nombreuses études comme Twice the Work of Free Labor: The Political Economy of Convict Labor in the New South (Alex Lichtenstein, 1996), One Dies, Get Another: Convict Leasing in the American South (Matthew Mancini, 1996), Worse than slavery, Parchman farm and the ordeal of Jim Crow Justice (David M.Oshinsky, 1996) et Black Prisoners and Their World : Alabama, 1865-1900 (Mary Ellen Curtin, 2000). Ces historiens analysèrent la place de l'incarcération des Noirs dans le développement économique du Sud et dans le maintien de l’ordre suprémaciste. Entre la guerre civile et la Seconde Guerre mondiale, le Sud développa son industrie ainsi que son réseau de transport et passa d’un territoire chaotique à un territoire connecté à l'économie nationale. Cette période, nommée par l'école de Dunning “The New South”, fut en réalité dans la continuité du vieux modèle sudiste qui impliquait la servitude des Noirs.
Le sujet “Les chants des prisonniers dans le Sud des États-Unis de 1865 à 1947” s’inscrit dans cette continuité historiographique. L'aspect innovant de ce projet réside dans l’analyse des chants, qui offre un point de vue sur l’expérience des prisonniers Afro-américains dans le système carcéral. L'étude de ces chants permet de saisir la perspective des détenus dans le contexte suprémaciste, où ils constituaient le seul moyen d’expression pour ceux qui étaient réduits au silence.
Le système carcéral reposait sur l'utilisation systématique de la violence par les autorités. Les conditions de vie et le système des trustees compliquaient la solidarité entre les détenus. L’objectif de cette recherche est de démontrer que, face à cette violence, la musique a constitué un espace de possibilités. Les chants ont permis aux prisonniers de conserver leur autonomie mentale face à la violence systémique des prisons du Sud et de défier la narration politique des suprémacistes. Bien que leur corps ait été contrôlé, leur créativité artistique a affirmé leur liberté intellectuelle et, par conséquent, leur humanité.
La musique a joué un rôle crucial dans la préservation d’un sentiment de fierté culturelle et dans la construction d’un sentiment d’appartenance à une communauté partageant un passé et des luttes communes. Les chants dans les prisons ont pu ainsi contribuer à la construction d'une conscience collective essentielle à la lutte politique des années 1960.

